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10/7/2007

 




La Bohème est au bord de la mer Version imprimable Suggérer par mail

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.
Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot ici touche à  mes confins, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au  fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.


Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens,
gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche  encore aux confins d’un mot et d’un autre pays,
ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins,

Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,
que de voir
le pays de mon choix
Ingeborg Bachmann . Traduit de l’allemand par Françoise Rétif.






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J’AI COUPE DU BAMBOU :
pour toi, mon fils.
J’ai vécu.

Cette cabane demain
emportée, elle
tient debout.

Je n’ai pas aidé à la bâtir : tu
ne sais pas dans quelle
sorte de récipients j’ai
mis le sable autour de moi, il y a des années, sur
ordre et commandement. Le tien
vient de l’air libre – il reste
libre.

La tige qui ici prend pied, demain
elle tiendra toujours debout, où que
l’âme te lance par jeu dans l’ In-
lié.

Paul Celan, traduction Jean Pierre Lefebvre.



Flocons noirs Version imprimable Suggérer par mail

Une neige est tombée, sans lumière. Ça fait déjà
une lune ou deux que l’automne sous la bure du moine
à moi aussi  est venu porter un message, une feuille des talus d’Ukraine :

« Songe qu’ ici il fait hiver aussi, pour la millième fois maintenant
dans le pays où coule le plus vaste fleuve :
sang céleste de Jaacob, béni par les haches…
O glace de rougeur non terrestre -  leur hetman y patauge avec toute sa
meute vers les soleils  qui s’enténébrent… Enfant, ah un châle
pour m’y rouler, quand ça rutilera de casques,
quand le bloc de glace rosissante éclatera, quand poudroieront  en neige
les ossements de ton père, et que sous les sabots
crissera broyée la chanson du cèdre…
Un châle, juste un étroit  bandeau de tissu, pour que j’y garde,
maintenant qu’à pleurer tu apprends,  près de moi
l’étroitesse du monde qui jamais, mon enfant, ne verdira pour le tien ! »

O mère, ça m’a saigné, l’automne, ça m’a brûlé, la neige :
mon cœur,  je l’ai cherché, pour qu’il pleure, j’ai trouvé le souffle, ah celui de l’été,
il était comme toi.
La larme, elle m’est venue. Le bandeau, je l’ai tissé.


Paul Celan, traduction Jean Pierre Lefebvre. 



http://www.monumenta.com

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